samedi 1 décembre 2012

Histoire des arts : Captain America, un héros patriotique face à la Guerre du Pacifique.

I Captain America, un super héros à l'ancienne.

En juillet 2012, les studios Marvel, filiales du groupe Disney, lancent sur les écrans de cinéma Captain Amarica : the fistr avenger de Joe Johnston. Cette superproduction très réussie se déroule durant la Seconde Guerre mondiale. Elle raconte les aventures de Steve Rogers, un jeune orphelin new-yorkais du Lower Eart Side, idéaliste et courageux, que l’armée rejette de ses rangs à cause de sa faible constitution physique. Recueilli par le docteur Josef Reinstein (nom de code Erskine), il devient le cobaye volontaire d’une expérience qui vise à créer un super-soldat grâce à un sérum révolutionnaire. Plus fort, plus véloce, Rogers est cependant utilisé par l’armée américaine comme une simple mascotte patriotique sous le costume de Captain America, afin de soutenir l’effort de guerre et nourrir la propagande d’état. Rejetant cette manipulation, le super-héros préfère rejoindre ses compatriotes sur le champ de bataille européen en 1943 afin de combattre Red Skull (Crâne Rouge), un scientifique nazi près à envahir le monde avec ses machines de guerre. Enseveli dans les glaces de l'Arctique à la fin du film, Rogers est retrouvé soixante dix ans plus tard. Il devient le héros vintage des Avengers.


II Les comics américains, entre divertissement populaire et propagande.

Le film de Johnston joue habilement avec les origines littéraires de Captain America. Au début des années 1940, les éditeurs de comics américains lancent une série d’histoires mettant en scène les super-héros de leur panthéon face aux ennemis des Etats-Unis en guerre. Éditeur de pulps, Martin Goodman fonde en 1939 Timely Comics (futur Marvel) afin de profiter du succès de DC comics et de son célèbre Superman. Avant décembre 1941, Goodman met en scène des personnages luttant contre les forces de l’Axe : Human Torch et son équipier Toro, Submariner le prince de l’Atlantide, Red Raven ou Mercury. Grâce à un prix modeste et attractif (10 cents soit autant qu’une bouteille de soda), les fascicules vendus dans les épiceries sont accessibles aux lecteurs les plus jeunes. Sans attendre les recommandations de Washington sur un éventuel effort de guerre artistique de l’industrie du divertissement, Timely Comics publie les aventures de guerre patriotiques de Captain America. Ses deux créateurs Jack Kirby et Joe Simon sont Juifs. Ils sont très préoccupés par le sort des Juifs d’Allemagne et d'Europe. Le "Cap" peut devenir un instrument populaire de mobilisation des esprits à l'heure où les Etats-Unis sont encore neutres. Mais Timely Comics veut également profiter des retombées économiques d’une probable mobilisation de la société américaine en faveur de la guerre. Au lendemain de Pearl Harbor, Captain America devient rapidement le héros le plus populaire du label (plus d’un million d’exemplaires écoulés en 1942). 

III Se souvenir de Pearl Harbor.

Le premier numéro de Captain America paraît en décembre 1940. Kirby et Simon en assurent la direction artistique durant les dix premiers numéros avant de quitter Timely pour raisons financières. Dès le départ, Steve Rogers est secondé par une mascotte, le jeune Bucky, qui conduira à son tour une équipe de jeunes super-héros, les Sentinelles de la Liberté.


En avril 1942, le jeune Stan Lee assure l’écriture du n°13. Captain America et Bucky doivent y lutter contre la Ligue de la Licorne, une dangereuse secte asiatique qui souhaite dominer les Etats-Unis à travers la maîtrise de ses chemins de fer. Puis ils doivent démasquer un couple d’espions nazis. Bucky et sa ligue incitent les jeunes lecteurs à soutenir la Croix-Rouge et l’effort de guerre américain par l’achat de timbres de la Défense. La couverture, assurée par le dessinateur Al Avison, n’a pas de lien avec les aventures des pages intérieures. Imaginée quatre mois après l’attaque japonaise de Pearl Harbor et l’entrée en guerre des Etats-Unis, elle est un pur document de propagande patriotique. Trois aspects importants s’en dégagent : 

-la volonté de mener une guerre d’anéantissement (Captain America « démolit » le visage d’un militaire japonais, ou de l'empereur japonais Hiro-Hito, pendant qu’une bataille navale et aérienne se déploie au second plan) mue par l’esprit de vengeance (l’affirmation péremptoire du héros, la référence à Pearl Harbor). 

-la mobilisation matérielle et morale de la société (la BD est un véhicule de propagande à destination de la jeunesse, l’arsenal naval des deux camps est pléthorique). 

-les enjeux idéologiques et nationaux (la vision raciste des Japonais, l’opposition des drapeaux).


Entre 1940 et 1945, les aventures de Captain America se cantonnent pour l'essentiel aux Etats-Unis et à l'Allemagne. Le IIIe Reich est son ennemi principal. Pour le comics, le Pacifique reste un front plus secondaire.

Pour aller plus loin :

Sur les Comics

Frédéric Stromberg, La propagande dans la bande dessinée : un siècle de manipulation en images, Eyrolles, 2010.

Michael Chabon, Les extraordinaires aventures de Kavalier and Clay, Robert Laffont, 2003.

Quelques couvertures de comics patriotiques durant la Deuxième Guerre mondiale, par ici.

Un TPE sur Captain America, par ici.

Sur la Guerre du Pacifique :

François Garçon, La Guerre du Pacifique, Casterman, 1997. 

John Costello, La Guerre du Pacifique, Pygmalion-Gérard Watelet, 1997. 

Robert Guillain, La Guerre au Japon, Stock, Paris, 1979.

Sur la Guerre d'anéantissement :

Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Christian Ingrao et Henry Rousso, La violence de guerre 1914-1945 : approches comparées des deux conflits mondiaux, Bruxelles, Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2002.

The Pacific (2010), l'excellente série produite par la chaîne HBO, a illustré certains aspects de la guerre d'anéantissement menée par les Japonais et les Américains. Ici, un exemple saisissant durant la bataille d'Okinawa (1945).



Sur le point de vue japonais :

Le Japon n'est pas en reste en matière de propagande et de manipulation des enfants. L'état et l'armée ont initié dès 1942 une série de mangas animés sous la houlette de Mitsuyo Seo, mettant en scène le grand héros Momotaro dans le cadre de la Guerre du Pacifique.


Momotarō Umi no Shinpei (extrait) par lebelial

Pour approfondir la question, on lira avec profit le travail de fond de David Dubar (Groupe Collège de l'académie de Lille) sur la question des mangas de guerre japonais, par ici.

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